prédication de Christian Ginouvier du dimanche 24 juin 2018 à Mauvezin
CULTE DE MAUVEZIN 24 JUIN
2018 / PARLER DE DIEU, PARLER DE NOUS, AUTREMENT...
Prédication
autour de Luc
Lectures :
Luc
1/30-33 et 2/4-7
Erri de Luca : Une tête de nuage, Gallimard
Miriam
: Maintenant,
c'est ton fils.
Iosef : C'est le portrait de sa mère...
: Et moi, je dois réussir à être son père...
Miriam : Arrête, vois plutôt comme il te ressemble
: Il te ressemble comme un fruit à l'arbre
Luc
15/11-32
Prédication
Hier, lors du Café théologique à
Auch c'est l'évangile de Jean qui a été le motif de notre réflexion autour du
thème Parler de Dieu, parler de nous les
humains.
Pour ce culte ce sera l'évangile de
Luc, toujours autour du même thème, parce que, serait-ce avec des images et des
styles très différents, tous les deux ont également fait porter la pointe de
leur message sur l'Incarnation, sur le croisement du divin et de
l'humain, du sacré et du profane, et pour ce faire ont usé d'une construction
stylistique et même d'arguments très proches.
Peut-être Jean paraît-il plus
intellectuel ou spirituel et Luc plus prosaïque voir trivial, mais ce n'est
qu'affaire d'impression ; toujours est-il que tous les deux sont plus que tout
autre texte du Nouveau Testament au coeur de notre thème et qu'ils méritaient
d'être retenus pour nos méditations de ce week-end.
.
On a passablement ironisé sur la façon qu'a Luc de
raconter des histoires, sur sa propension à les enjoliver, sur son lyrisme, en
particulier lorsqu'il conte l'Annonciation et la naissance de Jésus.
Pourtant, là où Jean a tendance à théoriser l'Incarnation comme il le fait dans le
Prologue de son évangile, Luc a le mérite de nous relater l'Incarnation le plus simplement, le plus
concrètement possible, avec force illustrations : ainsi, il décrit la venue en
chair de Dieu parmi nous en nous parlant de deux jeunes parents et de la venue
au monde de leur bébé.
_______
En notant précisément ce qu'il en
est des relations qui s'élaborent entre eux trois et avec Dieu. Et en
présentant l'Incarnation sous les
traits spécifiques mais très réalistes de l'adoption. En l'occurrence d' adoptions
réciproques :
Le
choix par Dieu de Marie comme mère, l'acceptation de Marie d'être mère, la
confirmation par Joseph qu'il prend bien Marie pour épouse, l'accueil qu'offre
Joseph à Jésus, sans oublier plus tard
ce que Dieu déclarera au moment du baptême de Jésus : tous ces choix, toutes
ces décisions, tous ces engagements qui n'iront pas toujours sans hésitations,
sans questionnements, sans mises à mal, mais qui pourtant seront
continuellement réaffirmés, relèvent de l'adoption.
Présenter
l'Incarnation sous les traits d'une adoption, c'est pour Luc une façon de
souligner la qualité, le type de relations que Dieu veut établir avec les
humains, et jusqu'à quel point cela l'engage : une relation parentale, filiale,
intime même. Mais non pas fusionnelle, ni automatique, ni obligatoire non plus.
L'adoption, serait-elle définitive, suggère la réitération, le
renouvellement, la remise à jour au gré des évolutions des uns et des autres et
dans le respect des uns et des autres. Elle est re-découverte de qui est en jeu
dans toute relation...
Présenter
l'Incarnation sous les traits d'une adoption, c'est donc pour Luc une façon
de mettre en évidence des facettes méconnues de l'amour, de l'amour de Dieu et
de l'amour des humains, puisque parler de Dieu, c'est en fait beaucoup parler
de nous...
Ainsi
:
Les humains perdent-ils confiance en Dieu, lui continue
à croire en nous, et c'est la même chose avec l'espérance, avec l'amour :
Il nous adopté
un jour, nous sommes ses enfants toujours !
Et ce quels que soient ses désillusions, ses
découragements, ses doutes mêmes. Parce que la tentation de Jésus au Jardin de
Gethsémani, c'est la sienne tout autant : il est là en ce Jésus qui demande que
la coupe s'éloigne...
Comme il est là en Jésus qui s'écrie : Mon père, mon père, pourquoi m'as-tu
abandonné, où es-tu, qu'es-tu devenu
? Eh bien il est là justement, sur la Croix, parmi les indésirables, les parias, les
rejetés de toutes parts et de tout temps.
Mais ce n'est pas lui qui a abandonné son fils : ça
jamais !
Ce sont les humains qui ont abandonné Dieu en
abandonnant Jésus. Ou, ce qui revient au même : leurs frères et soeurs en
souffrance : Ce que vous ferez - ou ne
ferez pas...
Et Dieu qui se retrouve très certainement parmi ces petits, compagnon d'infortune,
est-il lui-même en souffrance et a-t-il également besoin d'être adopté de nouveau. Tel qu'il est. Comme
lui nous adopte tels que nous sommes.
L'adopter non
pas à force de piété ou en s'adonnant de plus en plus à la religion ou en en
rajoutant dans les grands principes. :
Pourquoi
m'appelez-vous Père et ne faîtes-vous pas ce que je vous dis ? Mais
simplement peut-être en considérant toujours un peu plus, toujours un peu mieux
nos frères et soeurs en souffrance, autour de nous et plus loin.
Mes Amis, je suis particulièrement sensible au fait que
la relation entre Dieu et son peuple et l'ensemble de l'humanité soit comprise
par les auteurs bibliques moins comme un code juridique, ce qu'il est aussi,
moins comme une alliance religieuse, ce qu'elle est aussi, que comme une adoption, et par delà une vraie
relation filiale, parentale, intime même, dont le géniteur n'est autre que
l'amour.
Je suis particulièrement sensible au fait que les
relations parents-enfants soient traditionnellement considérées par la
civilisation hébraïque comme étant une adoption
renouvelée jour après jour. La volonté d'avoir un enfant, le concevoir -
quel que soit le mode de conception - ou bien l'adopter effectivement, l'accueillir
dans notre monde comme dans notre foyer, l'élever, l'aider à prendre son essor,
le suivre même de loin... tout relève
d'une adoption.
C'est ce que dit joliment Erri de Luca dans ce petit
dialogue qu'il a imaginé entre Marie et Joseph autour de leur bébé, et que je
ne résiste pas au plaisir de vous relire ; écoutez bien ce qu'ils se disent :
Miriam : Maintenant, c'est ton fils.
Iosef : C'est le portrait de sa mère...
: Et moi, je dois réussir à être son père...
Miriam : Arrête, vois plutôt comme il te ressemble
: Il te ressemble comme un fruit à l'arbre.
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De
l'Incarnation comme adoption, c'est ce dont nous parle
encore Luc avec sa parabole dite du Fils
prodigue.
De
cette parabole on a effectivement
beaucoup commenté la figure du cadet, le fils
perdu et retrouvé. Dans une moindre mesure la figure de l'aîné, à sa façon fils
perdu - lui aussi - et plus difficilement retrouvable, semble-t-il.
Mais c'est la figure d'un autre perdu, celle du père
que je que je voudrais considérer avec vous ce matin.
De ce père, on a surtout souligné la générosité, les
libéralités, l'ouverture d'esprit, et l'on en a fait une image - mais un peu
trop une image d'Epinal - de Dieu le Père.
On s'est même plu à surligner les beaux traits de sa
personnalité en relevant le fait qu'il court au devant de son fils cadet, ce
qui ne sied pas tellement à un un homme de son âge et surtout de son rang,
moins encore à un Dieu...
Mais peut-être parce que l'on n'a pas toujours vu dans
cette précipitation aussi la marque d'une perdition, d'une blessure.
Certes, c'est par amour que ce père court vers son
enfant revenu. Toutefois c'est aussi pour essayer de combler un peu le vide
laissé par une séparation qu'il n'avait pas su prévenir et qu'il avait fini par
tolérer, sinon même par favoriser... Dans la relation avec le cadet tout est
mouvement, mais ce sont beaucoup des à-coups désordonnés.
Comme c'est par amour que ce père essaie de raisonner
son fils aîné. Toutefois ici aussi c'est pour essayer combler un vide ou plus
précisément un hiatus qui n'a cessé de grandir jusqu'à l'incompréhension
réciproque... Dans la relation avec l'aîné tout est apparemment bien ordonné,
bien organisé, en réalité tout est figé.
Nul doute que ce père soit un bon père. Toutefois c'est
bel et bien un père perdu. Je veux dire qui se perd en conjectures, qui
se perd dans ses projets et ses réalisations, qui se perd dans ses relations
même les plus intimes.
Au moment où il retrouve l'un de ses fils il perd
l'autre, au moment où il semble n'avoir pas tout perdu de ce qu'il a entrepris
avec le cadet, il perd presque tout ce qu'il croyait avoir pourtant clairement
établi avec l'aîné.
Ainsi en va-t-il pour nous, pour nous... pères et mères
parce que l'on peut dire la même chose des unes et des autres, n'est-ce pas :
combien de fois ne nous sentons-nous pas perdu(e)s à l'instar du père de la
parabole ?
Ainsi en va-t-il aussi de Dieu. Eh oui : aussi de Dieu !
En tous les cas c'est ce qu'il me semble à la lecture des textes bibliques et
déjà de cette parabole rapportée par Luc.
Dire cela ne revient à donner ni dans le misérabilisme
ou un excès de romantisme, ni dans le blasphème, voire l'idolâtrie. Serait-ce
alors l'effet d'un excès d'anthropomorphisme ?
Non, pas du tout !
C'est l'effet d'une prise au sérieux de l'Incarnation. Le père perdu est le témoignage de
l'authenticité de l'Incarnation. Je
ne sais comment Dieu était et qui était Dieu avant toute chose, avant que nous
n'existions ; et cela m'importe peu au demeurant.
Ce que je sais, ce qui m'importe, c'est qu'à partir de la Création
qui peut être comprise comme étant les prémices de l'Incarnation, à partir du moment où il s'est cherché un vis-à-vis,
un partenaire, un semblable, il s'est exposé, il s'est risqué, il est
effectivement devenu très semblable aux semblables qu'il s'est donnés.
On peut bien se représenter le Dieu d'avant toute chose
comme se le représentent la théologie classique ou la piété commune : un Dieu omnipotent
- tout puissant. Mais dès lors que Dieu parle, crée des liens, et prend chair
c'en est fini, Dieu lui aussi devient un impotent, avec tout le respect
que j'ai pour lui.
Ce que je crois c'est que Dieu, ce Dieu là qu'incarne
Jésus de Nazareth et qu'illustre le père de la parabole de Luc, ne fait pas
semblant, ni les choses à moitié. C'est pourquoi je crois en lui qui ose se
perdre parmi tous les perdus que nous sommes... et que c'est ensemble
que nous serons sauvés nous et lui, lui avec nous !
_______
Au terme de notre méditation,
peut-être me demanderez-vous, et vous auriez raison de le faire : mais quel est
donc ce Dieu dont vous nous parlez, si humain et si peu divin, que peut-il donc
faire pour nous, en quoi peut-il nous aider, s'il est tellement comme nous ?
Eh bien c'est à cet endroit
justement que je crois en un tel Dieu. Certes chacun se le représente à sa
manière, ma manière n'est pas plus vraie ni plus performante qu'une autre.
Je crois en Dieu selon, me
semble-t-il, ce que les textes bibliques dans leur majorité cherchent à nous le
faire découvrir. Dans certains textes c'est vrai, il arrive que l'on se
retrouve face à un Dieu vrai dieu, qui parle et agit comme un dieu, qui
ressemble à un dieu. Mais dans la plupart de ces textes c'est d'un Dieu autre,
différent, infiniment proche des humains dont on nous parle.
Un Dieu affaibli peut-être,
mais fort d'un amour qui nous rend forts d'amour nous aussi. Un Dieu effacé
du ciel peut-être, mais pour que nous soyons à portée de sa voix et lui de nos
voix, et que nous nous entendions, - et que nous nous comprenions un peu...
J'irai jusqu'à dire un Dieu mort, mais en tant qu'idole, pour ensemble
lui et nous, faire surgir et vivre, pour lui, pour nous, pour tous les autres,
de nouvelles relations, de nouveaux projets...
Voilà l'enjeu que Dieu voudrait que
nous relevions avec lui.
C'est ce que veut dire le père "perdu" à son
aîné dont il se rend compte qu'il est en train de le perdre : Toi mon enfant tu es toujours avec moi, et
tout ce qui est à moi est à toi... ton frère que voici et qui était mort a
repris vie, il était perdu et il a été retrouvé !
C'est, je pense,
ce que traduisent en actes l'Incarnation
et l'adoption, quels que soient
les approximations, les incertitudes, les risques encourus...
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